CONSEIL DE L'EUROPE EUROPEAN COUNCIL

 

CONVENTION SUR LA CONSERVATION DE LA VIE SAUVAGE ET DU MILIEU NATUREL DE L'EUROPE

RECOMMANDATION N° 36 (1992) SUR LA CONSERVATION DES HABITATS SOUTERRAINS

Le comité permanent de la Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe, agissant en vertu de l'article 14 de la convention ;

Rappelant qu'en vertu de l'article 4 de la convention chaque Partie contractante prend les mesures législatives et réglementaires appropriées et nécessaires pour protéger les habitats des espèces sauvages de la flore et de la faune, en particulier de celles énumérées dans les annexes I et II, et pour sauvegarder les habitats naturels menacés de disparition ;

Eu égard à la Résolution n° 1 (1989) du Comité concernant les dispositions relatives à la protection des habitats, et aux Recommandations n° 14 (1989) et n° 15 (1989) concernant la conservation des habitats naturels menacés ;

Rappelant que les habitats souterrains sont très riches en espèces endémiques et présentent souvent une très grande importance biologique car abritant une flore et une faune caractéristiques du patrimoine naturel Européen ;

Constatant que trop souvent les habitats souterrains se dégradent, en particulier les grottes accessibles, et qu'une partie de ces grottes ont déjà atteint un stade biologique, critique ;

Recommande aux parties contractantes:

1. d'établir des inventaires nationaux des habitats souterrains d'intérêt biologique en utilisant notamment les critères de sélection mentionnés à l'annexe 1 à la présente recommandation ; ces inventaires doivent inclure, en particulier :
- tous les types d'habitats souterrains [y compris les grottes, milieux souterrains superficiels (M. S. S.), interstitiels des cours d'eau, nappes alluviales, sites hydrothermaux, grottes anchihalines, tunnels de laves] ;
- des habitats renfermant des biocénoses représentatives des diverses régions biogéographiques d'Europe, des zones climatiques et des différentes altitudes ;
- des habitats qui renferment des espèces phares, d'un grand intérêt patrimonial et zoologique, et qui contribuent à retracer l'histoire évolutive et paléo-écologique ;
- des habitats et des espèces en danger ;

2. de recenser des habitats souterrains déjà protégés ;

3. d'identifier les espèces d'invertébrés souterrains nécessitant des mesures spéciales de conservation et d'établir des listes de ces espèces à protéger ;

4. d'établir une liste des sites les plus menacés de chaque pays pour les espèces troglophiles protégées à l'annexe II à la convention, en particulier pour les chauves-souris (sites d'hibernation et de maternité en grottes, mines et carrières), sélectionnés sur le fait que ce sont des gîtes permanents pour la reproduction et la maternité, sur l'importance des effectifs, la diversité des espèces, leur importance dans le réseau de grottes utilisées au cours des déplacements, y compris transfrontaliers ;

5. d'attribuer un statut de protection appropriée à une sélection de biotopes représentatifs des habitats souterrains, et de les gérer en tenant compte des propositions mentionnées à l'Annexe 2 à la présente recommandation ;

6. d'établir une liste de sites souterrains protégés d'importance Européenne et de proposer l'inclusion de ces sites au Réseau Européen des réserves biogénétiques.

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ANNEXE 1 A LA RECOMMANDATION
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CRITERES DE SELECTION DES HABITATS SOUTERRAINS D'INTERET BIOLOGIQUE

Suite au colloque de Biospéologie organisé à Liège en 1992 et aux propositions présentées par SKET (Slovénie), SKALSKI (Pologne), JUBERTHIE (France), des critères ont été proposés pour sélectionner les habitats souterrains présentant un intérêt patrimonial.

La sélection des habitats est à baser sur l'un ou plusieurs des critères suivants :

1. Présence d'espèces adaptées à la vie souterraine
Elles se caractérisent par des traits morphologiques et physiologiques dont les principaux sont la régression ou la disparition des yeux, la dépigmentation du corps, et une stratégie de reproduction de type k.

2. Présence d'espèces relictes
Celles-ci sont les survivantes de faunes disparues des écosystèmes terrestres et aquatiques de la surface.

3. Présence d'espèces vulnérables
Toutes les espèces souterraines aquatiques endémiques sont vulnérables. Elles sont sensibles aux pollutions ou au colmatage du milieu.

4. Présence d'espèces endémiques
Un choix peut se révéler nécessaire devant leur abondance ; sont à privilégier les espèces les plus représentatives de la biocénose, du groupe ou de la région considérée. Les régions biogéographiques sont en nombre élevé, et différent sensiblement pour les espèces terrestres et aquatiques, en raison d'une histoire et d'une origine différentes.

5. Présence d'espèces rares
Ce sont en général des espèces endémiques, qui sont en très petit nombre dans les biocénoses.

6. Présence de chauves-souris européennes
La plupart des chauves-souris européennes se servent d'habitats souterrains en tant que gîtes d'hiver et/ou d'été. Toutes les espèces de chauves-souris européennes appartenant aux Microchiroptères, pour qui les habitats souterrains sont importants, sont protégées par l'annexe II à la convention.

7. Biodiversité relativement élevée
Le choix des habitats à protéger est à cibler sur les biocénoses à richesse spécifique importante qui sont représentatives d'une région biogéographique ; dans chaque région biogéographique au moins une biocénose devrait être sélectionnée.

8. Originalité de l'habitat
A côté des habitats souterrains les plus courants, existent des habitats particuliers très peu nombreux et à biocénoses originales, tels que les grottes hydrothermales, les grottes glacées, les tubes de laves.

9. Intérêt scientifique
Certains des habitats qui ont fait l'objet d'études écologiques approfondies peuvent, soit servir de référence, soit être utilisés pour le suivi à long terme des populations et biocénoses.

10. Vulnérabilité des habitats
Cette vulnérabilité peut résulter, soit des risques de destruction de l'habitat lui-même (carrières, colmatage, aménagements), soit de la destruction de sa faune par pollution chimique ou organique, surfréquentation ou chasses inconsidérées.

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ANNEXE 2 A LA RECOMMANDATION
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PROPOSITIONS DE MODALITES DE PROTECTION
ET D'AMENAGEMENT DES HABITATS SOUTERRAINS

 

1. Zones de vulnérabilité potentielle

Les études concertées, hydrogéologiques, doivent viser à la définition d'une zone de vulnérabilité potentielle du bassin d'alimentation des réseaux souterrains et de leurs exsurgences (sources).
Dans le cas d'un système composé d'un bassin versant, comprenant le karst et ses grottes, et en amont des régions imperméables non karstiques (roches cristallines, marines, etc...), la protection de la zone amont est à prendre en compte ; en particulier on doit viser à limiter les pollutions. Les périmètres de sensibilité tels qu'ils sont définis pour les nappes alluviales sont à appliquer aux zones karstiques et non karstiques renfermant des habitats souterrains dignes d'être protégés ou en danger.

2. Zones prioritaires pour la protection

La mise en oeuvre de la protection peut être basée sur quelques principes qui découlent des observations :
- la répartition spatiale des populations souterraines n'est pas limitée aux grottes mais s'étend à toute une partie du réseau hydrogéologique actif et fossile ;
- les ressources de l'écosystème souterrain proviennent de la production végétale et animale de surface.
En conséquence, la protection doit porter sur la grotte, sur un zone périphérique, sur une zone amont plus ou moins étendue selon la topographie du système souterrain, la répartition de la faune, et le type de biocénose, terrestre au aquatique. Cette zone en surface a pour but de maîtriser l'impact des pratiques agricoles et forestières et les éventuelles pollutions. Pour les habitats de très grande valeur patrimoniale (niveau européen) une protection maximum est à rechercher.

3. Mise en oeuvre des protections selon les types d'habitats souterrains

3. 1 Grottes et réseaux souterrains karstiques

Les difficultés de la protection tiennent à la longueur et à la complexité de certains réseaux karstiques. Les pollutions peuvent venir de très loin en amont et de ce fait nécessiter des traçages et des études hydrogéologiques pour en déterminer les lieux d'origine. Une meilleure prise en compte des habitats souterrains lors de la création des parcs nationaux et des réserves naturelles est nécessaire en Europe moyenne et méridionale, en complément des données portant sur la richesse botanique et ornithologique.

3. 2 Milieux souterrains superficiels (M. S. S.)

Leur protection passe par une bonne connaissance des aires de répartition des espèces à protéger. Or, du fait de la découverte assez récente de ce nouvel habitat souterrain (12 ans), les aires de répartition ne sont cartographiées que pour quelques régions. Elles sont ainsi maîtrisées pour une partie de l'Ariège, une partie des Pyrénées orientales (Catalogne française et espagnole), quelques régions des pré-alpes italiennes, des Monts Bihor en Roumanie et des Rhodopes en Bulgarie.
Les Pyrénées centrales renferment un site de référence exceptionnel par sa biodiversité et l'abondance des populations. Il s'agit de la station S.100 "Ravin de la Tir", localisée dans un éboulis de versant, en forêt domaniale. Ce site mérite d'être porté à l'inventaire des habitats souterrains naturels d'intérêt européen.
De façon générale, la protection du M. S. S. de versant de vallée s'inscrit dans le cadre de la protection contre l'érosion des versants liée à la déforestation, et implique une gestion des forêts avec régénération naturelle et sans enrésinement intensif.

3. 3. Interstitiel des cours d'eau

La protection du milieu interstitiel relève de la protection générale des eaux souterraines contre :
- la pollution chimique diffuse,
- les pollutions organiques,
- les pollutions accidentelles de toute nature,
- le colmatage lié aux aménagements hydrauliques et aux éclusées qui modifient les écoulements souterrains, à des débits réservés trop faibles, et àdes excès de pompages en période d'étiage,
- l'extraction des granulats, qui détruit le milieu et modifie les écoulements.

La moitié méridionale de l'Europe est concernée au premier chef, en raison de son extrême richesse en espèces endémiques très étroitement localisées.

L'une des solutions est une meilleure prise en compte de la protection de ce type d'habitat dans les lois de protection des eaux continentales.

4. Contrôle des travaux hydrauliques

Études d'impact : les études d'impact préalables aux aménagements ne doivent plus être limitées à des bilans de la faune benthique, mais prendre en compte la faune interstitielle souterraine et être accompagnées de mesures de perméabilité et de piézométrie.

5. Contrôle des aménagements dans les grottes

Études d'impact : tout projet d'aménagement devrait être précédé d'une étude d'impact qui ne soit pas limitée, comme elle l'est en général actuellement, aux aspects climatiques et esthétiques visant à la conservation des concrétions et des diverses formations souterraines. Une cartographie de la faune devrait être faite, si possible par des biospéologues, spécialistes de la faune terrestre, y compris les chauves-souris, et de la faune aquatique, pour délimiter les zones sensibles et d'intérêt majeur à préserver. Par exemple, certaines espèces de Coléoptères Aphaneops qui se localisent, le plus souvent, sur quelques coulées concrétionnées suintantes; des Crustacés endémiques de très petite taille peuvent être limités à quelques gours alimentés par l'eau de percolation s'écoulant des stalactites ou de parois concrétionnées. Cette procédure devrait être systématiquement mise en oeuvre en priorité dans la partie de l'Europe où le maximum d'endémisme est observé, c'est-à-dire dans sa partie méridionale et moyenne.

6. Politique raisonnée de nettoyage des grottes

Des campagnes de nettoyage des grottes sont activement menées par les spéléologues, dans le but de restaurer le site dans son aspect originel et pour lutter contre les pollutions par les déchets toxiques laissés dans les grottes. On ne peut que s'en féliciter.
Cependant, un nettoyage complet, consistant à enlever tout débris organique biodégradable, va à l'encontre du maintien des populations souterraines. En effet, il convient de faire passer le message suivant: les espèces souterraines les plus nombreuses sont des détritivores qui se nourrissent à partir des débris organiques végétaux et animaux introduits sous terre par les eaux, la gravité, les animaux et l'homme. Les branches, planches, morceaux de bois divers, feuilles, abandonnés dans les endroits humides, pourrissent au bout de quelques années et constituent des ressources pour les Collemboles, les Campodés, les Diplopodes, et contribuent à entretenir autour de ces saprophages une faune de carnassiers. Il en est de même pour les morceaux de bois abandonnés dans les gours et les lacs souterrains; citons le cas du lac de la grotte de Lestelas dans les Pyrénées, station de Stenasellus bien connue, où des vielles branches en cours de pourrissement reposent sur le fond argileux. Il convient donc de faire un nettoyage sélectif, et de laisser dans des endroits humides et des collections d'eau peu visibles des débris végétaux biodégradables, et de concilier ainsi esthétique et maintien des populations souterraines.

7. Prévention des rejets localisés

Elle s'inscrit dans la promulgation et l'application de lois sur la protection des eaux souterraines.

8. Contrôle de l'accès aux habitats souterrains

Lorsque l'accès à des grottes doit être contrôlé au moyen de barrières physiques (grilles, clôtures, murs, portes, etc.), celles-ci doivent être conçues de manière à éviter les changements climatiques dans la cavité et à permettre le libre passage des espèces de chauves-souris qui peuvent y nicher.

9. Prévention de la pollution diffuse par les pesticides et des pollutions organiques

Cette prévention relève des mesures générales contre les pollutions. Les lois sur l'eau ne devraient plus se limiter à considérer les eaux souterraines exclusivement comme des ressources mais prendre en compte le fait qu'elles représentent des habitats d'un grand intérêt dans les régions européennes à fort endémisme.

10. Non-introduction d'espèces allochtones

Dans la zone méditerranéenne ou en période de sécheresse, on pourrait être tenté à l'avenir d'utiliser les karts comme magasin pour stocker de l'eau provenant d'autres bassins versants renfermant des espèces allochtones. Celles-ci pourraient venir en compétition avec les espèces autochtones endémiques et les éliminer. Une étude d'impact deviendrait donc nécessaire pour tout projet de ce type. A noter que les projets de barrages souterrains pour stocker l'eau du même système hydrogéologique ne présentent pas à priori de danger pour la faune souterraine aquatique.

Note: Ces recommandations font suite à l'examen du rapport, de Christian JUBERTHIE, présenté par la France devant le Conseil de l'Europe en session pleinière le 2 décembre 1992.

 

SIBIOS - geoffroy@mnhn.fr
Written by Jean-Jacques Geoffroy
© SIBIOS, 2002

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